Pour une écologie du temps
Gérard Blanc & Denis Ettighoffer
Eurotechnopolis Institut
Auteurs du "Syndrome de Chronos, du mal travailler au mal vivre"
Dunod 1998 - Prix du livre d'Entreprise
La même durée du temps de travail hebdomadaire pour tous est-elle pertinente ? Le salaire basé sur la seule rémunération au temps de travail peut-il rester pertinent ? Le même age pour tous pour la retraite est-ce une bonne idée ? Non, Non, Non. Trois fois non ! Nous savons travailler beaucoup. Mais chacun à son rythme : c'est la « dérégulation » des temps, le travail en miettes - qui affecte notre chronobiologie - qui pose le plus de problèmes. Nous savons réduire le stock travail dans nos entreprises en créant de la valeur. C'est une valeur qui n'a rien à voir avec la durée du travail mais plutôt liée l'intensité de nos apports intellectuels. Un piège sinistre est posé aux tenants du « plus tu travailles, plus tu gagnes ! ». Nos modes de rémunérations doivent évoluer fondamentalement. Ils doivent incorporer une participation à la création de valeur dans nos entreprises. Enfin la « retraite couperet » c'est fini. Selon nos métiers, nos temps de formation, notre age d'entrée dans la vie active est différent : seule la durée réelle de celle-ci doit compter. Nous devrons compter en nombres d'années d'activités et non en âge de « sortie » de la vie active. Et encore faudra t-il le faire progressivement. Fin des modèles administrés, fin du salaire à la peine, fin d'une retraite exclusion. Voilà les trois conclusions fortes de notre étude sur l'impact des réseaux d'ordinateurs sur le monde du travail, largement ignoré par des pouvoirs publics plutôt soucieux de faire passer en force des solutions déjà dépassées et dramatiquement couteuses.

- Malaise d'une société face au temps dérégulé -

Pour la première fois en France, au premier semestre 1999, le temps de travail est devenu la principale préoccupation de l'ensemble des salariés (1). À l'automne 2001, alors que près d'un salarié français sur deux bénéficiait déjà de la loi sur la réduction du temps de travail à 35 heures hebdomadaires, 46% des Français estimaient encore « consacrer trop de temps à leur vie professionnelle » (2). Pourtant, le temps de travail moyen au cours d'une vie, selon une étude du ministère de l'Emploi et de la Solidarité, a baissé de 61% (0,9% en moyenne par an) entre 1896 et 1997, passant de 11 8000 heures travaillées à 46 200 (3). Des chiffres qui doivent être complétés par des indications sur l'étalement des heures de travail au cours de la journée, les horaires atypiques, le travail les samedis et dimanches et les pratiques du 24 heures sur 24, sept jours sur sept, pour recouvrir la réalité vécue. Un tiers des salariés de la Communauté européenne pratiquent déjà des horaires désignés comme « atypiques » ; en France, les horaires fixes reculent depuis la fin des années 1970, concernant 65% des salariés en 1978, 52% en 1991 et ..% en 2000. Plus de la moitié (53%) des actifs travaillent au moins occasionnellement le samedi et 25% le dimanche. Un nombre croissant d'entreprises fonctionnent sur un cycle de 24 heures (même quand leur activité ne le justifie guère), ce qui permet d'être tout le temps en contact avec un autre lieu où il est entre 9h et 17h, tôt le matin avec l'Asie et tard le soir avec les États-Unis.

Le contenu même du travail - et son intensité - au-delà de ces considérations quantitatives, semble à l'origine d'un malaise croissant. Lors d'un sondage réalisé en 1998 (4), la moitié des personnes interrogées évoquaient la souffrance de ne pas être maîtres de leur temps ; les catégories les plus atteintes étant les artisans et commerçants (2/3), les moins touchées les ouvriers et employés (47% et 41%). Un tel mésusage du temps nuit autant à la vie familiale qu'à l'équilibre entre la vie privée et la vie professionnelle de la population active, au point que l'on peut parler d'un « syndrome » de Chronos. L'urgence dans le travail, et plus généralement le rapport au temps, représente une des formes prédominantes de ce ressenti. Le sondage précédent évaluait à 57% la proportion de la population active française qui se sent stressée, principalement par la course après le temps. Un temps sur-encombré de tâches mineures ou importantes qui sont autant d'occasion de zapper de l'une à l'autre, émiettant nos journées de travail.

- Le « temps en miettes » -

Georges Friedmann, premier sociologue français à décrire la parcellisation des tâches dans le travail industriel, avait dénommé ce phénomène le « temps en miettes »; (5). Lors du sondage de 1998 déjà mentionné, plus de la moitié (54%) des personnes interrogées, qui exerçaient essentiellement un travail de bureau, estimaient que leur travail était fragmenté, passant sans cesse d'une activité à une autre, changeant sans cesse de sujets de conversation, d'interlocuteurs, de réflexions ou d'activités. Selon une enquête de l'Institute for The Future et de la société d'études Gallup réalisée aux États-Unis, en Grande-Bretagne et en Allemagne, un salarié est interrompu dans son travail en moyenne toutes les dix minutes par un coup de téléphone, un fax ou un mél, les Britanniques détenant la palme en matière d'interruptions.

La fragmentation du temps tient en partie à la nature du travail des cadres dont le métier consiste à assumer des tâches nombreuses et diversifiées. Si la capacité de passer d'un sujet à un autre est appréciée et utile dans des circonstances particulières, la fragmentation nuit à la performance de l'entreprise en parcellisant le temps de la personne et de son travail. Elle occasionne une perte d'efficacité considérable, affaiblit les capacités de concentration et pousse à privilégier l'action au détriment de la réflexion. La fragmentation du temps conduit chacun à vouloir toujours en faire davantage et par conséquent à moins approfondir les tâches en cours. Un col blanc qui a passé une journée composée essentiellement de tâches morcelées et peu exigeantes est tenté de continuer sur le même mode alors qu'il doit se livrer à un travail de réflexion, traiter un problème ou rédiger une note. Après avoir consacré une heure ou deux à des appels téléphoniques, il a du mal à s'adapter à la concentration réclamée par une activité plus abstraite. Lorsqu'il se trouve seul face à son travail et perçoit qu'il a des difficultés à s'y mettre, il subit une tension, voire une angoisse plus ou moins consciente. La tentation sera grande, parce que c'est facile et rassurant, de multiplier les attitudes de fuite plutôt que de rester seul face à ses difficultés sans parvenir à les résoudre.

- L'état d'urgence permanent -

L'urgence dans le travail touche 59% des personnes sondées en février 1998, avec peu de variations selon l'âge ou la profession. Dans beaucoup d'entreprises l'urgence est devenue un mode de gestion quotidienne justifié - à tort ou à raison - par un contexte très concurrentiel. En 1991, 23% des salariés disaient que leur rythme de travail leur était imposé par la pression constante de la hiérarchie ; ils sont passés à 29% en 1998; (6). Les dirigeants expliquent aux employés que pour rester compétitif il faut payer un prix : réagir sur le champ, parer au plus pressé en permanence, valoriser avant tout l'action immédiate. C'est ce que l'on appelle dans le domaine du management la « réactivité ». À ceci s'ajoutent les contraintes venant des délais impératifs à respecter. Le développement des pratiques du « juste à temps » a renforcé les contraintes exercées sur les travailleurs. Livraison et production en juste-à-temps concernaient 30% des entreprises industrielles en 1997. En 1984 seulement 19% des salariés français subissaient des délais ultracourts - 24 heures ou moins - pour satisfaire immédiatement une demande. Leur nombre est passé à 54% en 1998, parmi lesquels 23% subissent des normes ou délais inférieurs à une heure et 10% des contraintes de cadence. Nombre de secteurs qui ont adopté le système des flux tendus, comme le BTP ou l'automobile, font travailler de plus en plus longuement leurs salariés pour tenter de livrer la commande à temps en période de pointe. Depuis que plus de la moitié des Français sont abonnés à un service de téléphonie mobile, une nouvelle source d'interruptions fait de nouveaux ravages. Le téléphone portable suscite des sollicitations hiérarchiques permanentes au point que Francis Jauréguiberry, spécialiste du comportement de leurs utilisateurs, constatait à l'automne 1999 que « les nouveaux pauvres des télécommunications sont ceux qui ne peuvent pas échapper à l'obligation de répondre immédiatement à des urgences, et qui doivent donc vivre dans l'interpellation continue »(7).

La notion de « temps réel », issue du langage des informaticiens, s'est étendue à tous les domaines d'activité. Ce terme désignait initialement le fonctionnement d'un système informatique qui traite les tâches au fur et à mesure de leur apparition. L'expression a ensuite été utilisée dans la gestion pour désigner les services en ligne ou dans le monde industriel pour le contrôle de procédés. Le terme de « saisie en temps réel » indique l'enregistrement de données au fur et à mesure qu'elles sont émises, par exemple pour la constitution de fichiers d'informations personnelles par entretien téléphonique. « Vivre en temps réel » caractérise bien l'époque contemporaine. La réactivité aux événements est devenue un critère de performance. Les réseaux de communications y contribuent largement ils sont devenus des outils incontournables, nous obligeant à commuter d'un sujet à un autre en fonction des sollicitations qui ne cessent de nous arriver de l'intérieur ou de l'extérieur de notre organisation. Y compris dans notre sphère privée tout aussi encombrée.

- Les TIC contribuent à mettre notre société sous tension -

Selon 63% des personnes interrogées les technologies de l'information et de la communication (TIC) « obligent à aller plus vite » et augmentent le stress. En fait, celles-ci fonctionnent comme un amplificateur d'effets déjà présents, même si, par ailleurs, elles offrent des pistes intéressantes pour remédier à ces inconvénients.

Il faut bien prendre en compte qu'aujourd'hui les NTIC tissent, structurent et pilotent la vie politique, économique et domestique et sous-tendent en réalité toutes les activités des pays de l'OCDE. Plus de la moitié des Français utilisent un ordinateur dans leur travail. En moins de vingt ans les microprocesseurs et leurs applications ont été introduits dans tous les aspects de la vie. Cette mutation technique et technologique s'est propagée à une vitesse très supérieure à celle de la machine à vapeur, du métier à tisser, du moteur à explosion ou de l'électricité. Alors que l'électrification a pris cinquante ans pour se réaliser en France, le rythme d'introduction des TIC a été plus rapide. Cette évolution technique a modifié les tâches de production et de ce fait transformé la nature du travail, augmentant la part mentale qu'il exige. Déjà en 1950, alors que l'ordinateur n'était encore que « la machine à calcul à grande vitesse », bien différent de ce qu'il est devenu aujourd'hui, Norbert Wiener prévoyait dans son ouvrage « Cybernétique et société » des bouleversements dans l'organisation sociale, le processus de production, les contrôles statistiques, la comptabilité et la masse de travail de bureau, « à côté desquels la crise de 1929 paraîtrait "une plaisanterie" » (8). Les ordinateurs, machines qualifiées d'intelligentes, changent de degré l'ampleur de l'accroissement de la production et sa régulation.

Où réside la nouveauté des problèmes qu'elles posent ? Les TIC fonctionnent au rythme de la nanoseconde, elles bousculent le temps biologique et les activités des êtres humains qui se déroulent à l'échelle de l'heure, du jour, de l'année, du siècle. Les pratiques de consommation et de travail à distance déstabilisent les modes de vie et de travail contemporains. De plus, les TIC posent des problèmes d'un genre inconnu dans les mutations technologiques antérieures parce qu'elles concernent non seulement le travail, mais aussi la vie quotidienne de tous, parce qu'elles déterminent une manière nouvelle d'appréhender la réalité et créent une nouvelle relation au monde.

- Ces techniques chronophages asservissent leurs utilisateurs -

Les TIC seraient chronophages. Une personne sur cinq a conscience qu'elle passe plus de temps au téléphone qu'à faire avancer son travail. Tout utilisateur d'un micro-ordinateur sait combien de temps qu'il a perdu, soit en apprenant lui-même à utiliser un logiciel, soit en réparant les conséquences d'une fausse manoeuvre. Les pertes de temps dues à la mauvaise maîtrise des logiciels représentent des milliers d'heures de travail tous les jours. En 1998 une société suisse a mené une étude sous forme d'un questionnaire électronique envoyé à 1000 personnes avec un taux de réponse de 60%. Conclusion : lorsqu'un utilisateur passe 1 heure sur son poste de travail, 20 minutes sont consacrées à des activités non productrices. L'analyse détaillée des tâches sans valeur ajoutée montre que 62% de ce temps improductif est principalement consacré à résoudre des problèmes ou des déficiences informatiques, devant l'autoformation (19%), les activités informatiques sans rapport direct avec le travail demandé (16%) et l'utilisation de l'ordinateur à des fins personnelles (3%). Il ne faudrait pas pour autant oublier le temps perdu à chercher des papiers perdus au milieu d'une montagne de documentation avant l'informatisation des fichiers !

Plus que jamais de nouvelles disciplines nous sont nécessaires pour maîtriser les changements de rythmes permanent que nous subissons dans nos activités les plus diverses, pour maîtriser la consommation du temps.

- Face au management dans l'urgence : hiérarchiser les priorités -

Avec la généralisation des TIC, une organisation est désormais informée d'un problème en moins de temps que les décideurs n'en mettront à trouver et traiter sa solution, engendrant un phénomène de « management panique » ou de traitement à court terme de la situation.

La confusion entre l'urgent et l'important constitue sans doute une des composantes importantes des troubles pathologiques associés au syndrome de Chronos. Très souvent, les cadres peinent à hiérarchiser l'ordre de traitement des problèmes qui se présentent. Ils s'obligent ou se sentent obligés de laisser l'urgent primer sur l'important au risque d'oublier le temps de la prise de décision. Distinguer les tâches commandées par des sollicitations extérieures de celles qui résultent de projections anticipatrices devient un acte salutaire. Alors que nombre de chefs d'entreprises ou de responsables politiques donnent l'impression de valoriser le profit le plus immédiat, quel qu'en soit le prix collectif à terme, les individus accordent souvent plus d'importance à la longue durée pour leur histoire personnelle. Or, c'est la conciliation entre le passé, le présent et le futur qui construit le contrat social. L'écrasement du court terme empêche de donner du sens au futur.

- Apprendre à faire face au déluge électronique -

Depuis deux ou trois décennies la quantité d'informations a crû à un taux exponentiel tel qu'il est devenu impossible de la suivre pour un individu. Au début des années 1970 le principal problème de nombreux cadres et chercheurs consistait à avoir accès à l'information. Le pouvoir allait à celui qui savait en disposer ou la rendre rare à ses concurrents. Aujourd'hui, on les noie sous une avalanche de données qui les submerge. Même les grandes institutions ont de plus en plus de difficultés pour se maintenir à flot. Les employés anglais admettent avoir du mal à traiter les 170 mails qu'ils reçoivent en moyenne chaque jour (plus de 200 aux États-Unis), dont une bonne moitié provient de collaborateurs de leur propre service. Un cadre ne reçoit-il pas, dit-on, 10 fois plus d'informations qu'il y a 15 ans ? D'où la nécessité d'assimiler plus vite ces informations.

En 1996 des études ont commencé à quantifier ce phénomène. Selon un rapport préparé pour Reuters Business Information intitulé « Dying for information ? » (9) plus du tiers des patrons déclarent souffrir de diverses pathologies liées à l'excès d'informations, dont certaines entraînent une interruption de travail. Le travailleur de bureau est constamment pris dans un dilemme. Il doit jeter ce qui s'accumule sur son bureau, vivant reproche de son retard et de son inefficacité ; mais il hésite à jeter, car l'acte, s'il est salvateur, peut être aussi périlleux. Le Dr David Lewis qui a analysé les résultats du rapport Reuters déclarait : « Avoir trop d'informations peut être aussi dangereux que d'en avoir trop peu. Cela peut paralyser les dirigeants dans leurs analyses, augmenter leur difficulté à trouver les bonnes solutions ou à prendre les bonnes décisions.  »

La surinformation a deux conséquences : d'abord on ne parvient pas toujours à saisir l'essentiel, ensuite on finit par ne plus rien savoir du tout. Nombre de cadres vivent une situation où plus ils reçoivent de l'information, plus ils sont saturés et moins ils peuvent y répondre et la mémoriser, repoussant toujours le moment où il faut décider, persuadés qu'ils ne disposent pas de toutes les données. S'ils sont aptes à déceler ce qui les intéresse, ils ne seront pas déstructurés par l'afflux d'informations, mais seront éventuellement déstabilisés. Désormais, il s'agit d'avoir l'information au bon moment. Le pouvoir vient de la capacité à hiérarchiser l'information et à détenir les informations stratégiques avant les autres. Ce n'est pas l'information en tant que telle qui donne du pouvoir car l'information qui circule dans les réseaux n'a pas de sens en soi. Elle prend du sens par les capacités des individus à la problématiser, à la traiter, à la hiérarchiser. Même si les TIC fournissent des outils, tels les « agents intelligents » qui proposent une sélection personnalisée, elles ne suffiront pas à éviter la noyade, d'autant plus qu'elles comportent des limitations intrinsèques. Ainsi la faculté d'ignorance créatrice qui permet souvent des rapprochements inattendus et fructueux dépasse les capacités de tous les systèmes d'information électroniques. Le problème est celui du sens, sans lequel les TIC accroissent le «  bruit  » et empêchent toute réflexion. C'est l'attitude vis-à-vis de l'information qui doit évoluer. Il faut apprendre à vivre avec cette abondance d'informations, savoir affronter le danger de la sur-sollicitation, de l'hyper-choix et traiter le problème de saturation et de stress qu'elle entraîne.

- Stress et médecine du travail -

L'Organisation Mondiale du Travail estime que le stress dû à la « pression du temps » est devenu l'une des questions de santé publique les plus sérieuses en ce début du XXIe siècle. Le stress, découvert au début des années 1940 par le canadien Hans Seyle qui l'avait dénommé « syndrome général d'adaptation », correspond à la réaction d'un organisme contre une agression extérieure dont les manifestations causent divers dommages physiologiques et même psychologiques comme la dépression nerveuse. Des directions d'entreprises utilisent le stress comme méthode de gestion du personnel. Elles estiment que les employés ont besoin d'être légèrement sous pression pour donner le meilleur d'eux-mêmes. Si le stress joue le rôle d'un élément de motivation tant qu'il n'altère pas l'atteinte des objectifs, au-delà d'une certaine dose, il produit des effets inversés. Il en résulte manque d'attention, lassitude, attitude psychologique négative, qui engendrent des à-peu-près, des dysfonctionnements, d'où des clients mécontents, le retour des produits qu'il faut réparer voire rembourser, l'explosion des coûts des services après-vente, etc. Que coûtent ces pratiques pour l'ensemble de la société ? Plusieurs pays industrialisés ont tenté de quantifier le coût global du stress pour leur économie. Aux Etats-Unis, le Bureau International du Travail l'a estimé à 200 milliards de $ en 1993. Les retombées économiques des mauvaises conditions de travail représentent au Danemark 2,5% du PIB et 10% pour la Norvège et la Grande-Bretagne. La France n'a pas participé à cette grande étude du BIT, mais les auteurs du « Syndrome de Chronos » estiment que le coût du stress devrait représenter le même pourcentage du PIB que dans ce dernier pays, soit environ 120 milliards d'euros (800 milliards de F).

Pour faire face à la progression du stress professionnel, nous avons proposé de donner toute leur place aux médecins du travail : qu'ils interviennent pour favoriser des rythmes et des conditions de travail de manière à réduire la fatigue et les contraintes psychologiques. Une telle proposition a été largement plébiscitée par 85% des personnes interrogées en 1998. Les médecins du travail ont de leur côté montré qu'ils souhaitent l'extension de leur domaine d'intervention, en juin 2000, lors de leur congrès national, ils ont explicitement demandé à être associés aux négociations sur les 35 heures.

- Propositions pour une écologie du temps -

Le temps se mêle si étroitement à la trame de l'existence des hommes que ces derniers n'ont qu'une conscience partielle de la manière dont il détermine leur comportement et modèle leurs relations. L'organisation du temps collectif résulte de nombreux compromis entre acteurs socio-économiques, elle n'est pas naturelle. Elle réclame un apprentissage, de nature sociale, long et parfois difficile. Il existe des différences de structuration temporelle méconnues, alors que personne ne discute les différences d'organisation spatiale. Des idées fausses naissent, telles que : « n'importe qui pourrait faire n'importe quoi, n'importe quand ». Cette méconnaissance des réalités chronobiologiques conduit à des dysfonctionnements dans l'organisation des individus et des entreprises, voire dans l'ensemble de la société.

Existerait-il une écologie du temps ? Beaucoup de Français estiment qu'ils utilisent mal leur temps ou qu'ils le gaspillent. Ont-ils le choix ? Avec les TIC, le temps de présence ne rend plus compte de la réalité complète du travail. L'amalgame entre temps de présence et efficacité représente un des travers de la culture d'entreprise française les plus violemment dénoncés, notamment par les femmes; (10). La présence comme critère d'efficacité reste un mythe qui privilégie les apparences au détriment des résultats. Quelle qu'en soit la raison, une mauvaise organisation des rythmes du travail implique toujours un mal vivre pour les personnes concernées. De même qu'il a fallu penser le repos et la récupération en fonction de la fatigue physique au siècle dernier, il paraît utile aujourd'hui d'engager une réflexion qui accorde une place à la fatigue mentale et nerveuse. S'interroger sur les façons de limiter cette fatigue en maîtrisant mieux les impacts des TIC sur l'organisation des entreprises et le monde du travail est un des rôles de la législation du travail. « Le Syndrome de Chronos » propose une amélioration de cette situation au niveau sociétal en trois points.

La première de ces propositions consiste à créer une «  banque du temps libre  » où le temps épargné serait conservé, y compris en cas de changement d'entreprise. Actuellement, le compte épargne-temps, créé en juillet 1994, connaît un renouveau avec la loi sur les 35 heures, mais le temps épargné n'est pas transférable dans une autre entreprise, contrainte que la «  banque du temps libre  » supprimerait. Le sondage de l'IFOP pour Eurotechnopolis, en 1998, montre que cette suggestion est très appréciée par une large majorité des professions libérales et des cadres supérieurs comme des employés. La formule serait ouverte à diverses sources d'alimentation : heures supplémentaires, treizième mois, augmentation de salaire, prime d'intéressement, etc. Les jours ainsi épargnés pourraient être reportés sur plusieurs années, éventuellement sur l'intégralité de la vie professionnelle, et exploités dans des contextes variés  : congé formation, congé création d'entreprise, congé sabbatique, congé parental d'éducation, retraite anticipée, etc. Cette proposition faciliterait la mise au point d'une retraite à la carte.

La deuxième proposition vise à compenser une diminution de salaire, liée à la diminution du temps de travail, par une augmentation des revenus du capital. La France dispose depuis des décennies de toute la panoplie nécessaire : l'intéressement aux résultats, qui date de 1959, la participation, instituée par des ordonnances de 1967 et le plan d'épargne interentreprises, qui permet notamment aux salariés des PME de conserver leur épargne, même s'ils changent d'employeur. En 1999, 5,4 millions de salariés ont reçu environ 7 milliards d'euros (46 milliards de F) au titre de la participation ou de l'intéressement. Nous proposons que cette source de revenu atteigne, d'ici 2010, 30 à 35% des revenus du salaire. Dans le sondage de 1998, 60% des personnes interrogées s'y étaient déclarées favorables.

Enfin troisième proposition : prolonger la durée de la vie active afin de compenser - à terme - la réduction du temps de travail par une augmentation de la durée des cotisations. Passer de 40 heures à 35 heures hebdomadaires réduit le temps de travail de 12,5%. Il s'agirait de compenser cette réduction par un allongement proportionnel de la vie active soit 5 ans sur 40 ans de cotisations. Le raisonnement repose davantage sur la durée de cotisation que sur l'âge légal de départ à la retraite, ce qui rejoint des études gouvernementales, comme le rapport Charpin qui donne un panorama complet des perspectives et des enjeux des retraites à l'horizon 2040 (11). Dans le sondage de 1998, 42% des personnes interrogées s'y déclaraient favorables.

- Une nouvelle échelle du temps -

La réduction du temps de travail telle qu'elle est envisagée dans la loi Aubry est-elle en phase avec la rénovation de la vie active qui se profile ? La loi doit, certes, établir des garde-fous pour éviter que les entreprises n'abusent de leurs employés et pour défendre contre eux-mêmes les forçats du travail, les « workaholics ». Mais faut-il imposer les mêmes règles à toutes les entreprises, tous les individus, sans tenir compte de leurs activités et du contexte dans lequel elles s'exercent ? Prendre comme unité de mesure du travail la durée hebdomadaire est une habitude française ancrée dans les mentalités, à contre-courant des pratiques internationales qui comparent les durées annuelles du travail, seul moyen de prendre en compte les jours fériés, les congés annuels, le temps partiel, etc. Comme le souligne Hugues de Jouvenel, « légiférer sur la durée hebdomadaire du travail peut paraître anachronique dès lors que celui-ci devient plus immatériel et que la frontière entre travail et non-travail devient plus poreuse » (12).

À l'avenir, le travail sera vraisemblablement mis en perspective avec les autres activités à l'échelle temporelle d'une vie humaine. Le temps de travail et le temps libre seront mieux répartis entre les âges, en faisant cesser le découpage traditionnel en trois périodes, scolarité, travail rémunéré et retraite. Le travail deviendra une activité fondue avec les autres. Les périodes de formation seront incluses de plus en plus dans le temps du travail. Leur moment sera choisi selon différentes échelles : jour, semaine, mois, année, vie entière. La notion d'employabilité permettra de détecter la richesse de chaque individu, d'adapter en temps réel son niveau professionnel, de faire émerger son projet professionnel tout en assurant à l'entreprise le meilleur profit de ses compétences. Dans une société plus soucieuse d'efficacité que de vitesse tout le monde doit apprendre à gérer son temps. Sans doute devrons nous le prendre pour faire évoluer les mentalités d'une société encore profondément marquées par l'ouvriérisme de l'époque industrielle.

Gérard Blanc & Denis Ettighoffer

Eurotechnopolis Institut a aussi édité une étude collective sur
« Le Travail au 21è siècle, mutations de l'économie et de la société
à l'ère des autoroutes de l'information » (Dunod, 1995)
 

(1) : Pierre Giacometti (directeur général d'Ipsos Opinion), « Le temps de travail, première préoccupation des entreprises », Le Monde, 6 juillet 1999
(2) : Des Européens en manque de temps ?, enquête internationale Ipsos pour l'Observatoire Thalys, automne 2001
(3) : O. Marchand, C.Minni & C. Thélot, « La durée d'une vie de travail, une question de génération ? », Premières synthèses n°50.2, décembre 1998, Paris, DARES
(4) : Sondage réalisé par l'IFOP pour Eurotechnopolis Institut les 12 et 13 février 1998, auprès de 468 actifs de plus de 18 ans interrogés par téléphone à leur domicile. Cf. Les Échos, 5 mars 1998, p.3.
(5) : cf. Georges Friedmann, Le travail en miettes, Paris, Gallimard, 1964.
(6) : Sylvie Hamon-Cholet et Catherine Rougerie, « La charge mentale au travail : des enjeux complexes pour les salariés », Économie et statistiques, n°339-340, septembre-octobre 2000
(7) : Francis Jauréguiberry, Rencontres de la communication mobile organisées par Motorola, Paris, 13-14 octobre 1999
(9) : Norbert Wiener, Cybernétique et société. L'usage humain des êtres humains, Paris, U.G.E., 1962. La première édition en français a été publiée en 1952 par les Éditions des Deux-Rives.
(8) : Britain's Benchmark Research, « Dying for Information » (Mourir pour l'information) basé sur base des entretiens auprès de 1300 cadres supérieurs aux États-Unis, en Grande-Bretagne, en Australie, à Singapour et Hongkong. Cf. Maryann Bird, "System Overload", Time, 9 décembre 1996
(10) : cf. Gabrielle Roland, Seront-elles au rendez-vous ? La nouvelle cause des femmes, Flammarion, 1995
(11) : Jean-Michel Charpin, L'avenir des retraites, Commissariat du Plan, 1999
(12) : Hugues de Jouvenel, « Temps de travail, faux débats et vrais défis », Futuribles n°237, décembre 1998