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  N° 20 - AVRIL 2001  

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LES PROXYNAUTES ET LES TÉLÉNAUTES

Einstein disait qu'il s'intéressait au futur « parce que c'est là qu'il allait passer le reste de sa vie ». Mais tout le monde ne s'intéresse pas au futur. Pourtant, il nous arrive dessus à une vitesse grandissante ! Car, on l'aura noté, la netéconomie est une économie de l'anticipation. Les réunions de Seattle, pour l'OMC, et de Davos récemment, montrent bien que les gens ne se préparent pas au futur mais, pire, qu'ils en ont peur. Peur des autres, de l'inconnu, des technologies et surtout peur d'une mondialisation facilitée par la virtualisation de l'économie et des organisations. Notre société traverse une période de changements de grandes envergures. Mais à la manière de Mark Twain, parlant du futur : « Si cette société est favorable au progrès, c'est contre le changement qu'elle se bat ! ». Notre futur est handicapé par un déficit pédagogique considérable. Nombre de nos concitoyens et de nos politiques ne comprennent pas ce qui est en train de se passer alors que les cyberésistants occupent la scène médiatique.

Dans notre monde vivent deux tribus qui passent leur temps à se chamailler : les proxynautes et les télénautes. Les proxynautes ne cessent de se plaindre que leurs hôpitaux sont trop chers, les internes et les infirmières mal payés, qu'ils ont trop de médecins. Leurs élus sans cesse cherchent des fonds pour subventionner leur santé nationale si mal en point. On y parle de la création de quotas pour réduire le nombre de médecins et d'hôpitaux afin de réduire les dépenses de santé. La tribu des télénautes a fait le même constat. Puis elle a entamé une campagne de commercialisation internationale pour vendre ses compétences dans le secteur de la santé. Leurs meilleurs chirurgiens, leurs plus grands professeurs en matière de traitement du cancer de la prostate ou du traitement de la vue sont proposés partout où cela est possible. Les clients ne tardèrent pas à arriver de tous les coins du monde au point que 60% des hospitalisations sont des patients venus du monde entier à l'exemple de l'hôpital de Baltimore en Arizona.

Les proxynautes ne cessent de récriminer sur les insuffisances de leurs écoles, de leurs centres de formation, du manque d'effectifs et de moyens. Les impôts augmentent régulièrement pour financer un nombre croissant d'intervenants et de types de formation. L'idée d'amortir les coûts de l'enseignement sur la base d'une assiette autre que locale est jugée hérétique par la tribu qui veut maîtriser tous les savoirs du monde. La tribu des télénautes a fait le même constat. Elle a décidé de gagner des devises en fournissant des services de formation à distance et en exportant une partie des savoirs de ses meilleures écoles. Pour cela, les télénautes ont développé des plates-formes de formation coopérative associant des entreprises et des centres de formation organisés en réseaux. Ils proposent aux marchés distants des compétences spécialisées afin de gagner des devises, au grand bénéfice de leurs écoles, à l'exemple du Centre de Ploufergan en Bretagne pour aider au développement d'Haïti en matière d'élevage de porcs.

Les mêmes proxynautes se plaignent du chômage dans leur village. Ils ont peur et parlent de « la fin du travail ». Dans les rues leurs chômeurs manifestent afin de prendre un peu du travail du voisin soit sous la forme de partage du travail, soit sous la forme de partage de la richesse créée par ceux qui travaillent. Leur tribu est une citadelle assiégée par les tribus du voisinage avec qui d'ailleurs ils réduisent leurs échanges au minimum par crainte de la concurrence. Ils parlent volontiers d'exception culturelle pour mieux dénier celle des autres. Les télénautes, de leur côté font des affaires en travaillant avec leurs voisins mais aussi d'autres télénautes avec qui ils multiplient la co-écriture, le co-développement durable, la co-production, la co-distribution ou la co-commercialisation. Créant ainsi des courants d'affaires nouveaux, des communautés partageant les mêmes valeurs et des centres d'intérêts propices à nouvelles formes de création de richesses et d'emplois.

Les télénautes multiplient les contacts avec la planète entière pour proposer leurs services. Ce sont d'anciennes tribus de proxynautes qui ont compris que la solidarité et l'intelligence partagée relevaient d'une culture de l'échange pour mieux répartir la richesse créée avec d'autres tribus. Chacun propose ce qu'il fait le mieux et le moins cher en se spécialisant si nécessaire avec d'autres partenaires télénautes. Ainsi, la Snecma et Pratt & Whitney, associant leurs ressources et leurs savoir-faire vont développer ensemble un nouveau moteur-fusée. La Snecma sera leader commercial pour l'Europe, son partenaire jouera le même rôle Outre-Atlantique.

De tous les problèmes nouveaux auxquels doivent faire face les jeunes générations aucun ne me paraît plus important que celui posé par la fin des territoires et des frontières. Elles doivent désormais faire cohabiter le local et le distant, le « proxy » et le « télé ». Aujourd'hui la défense des patrimoines des peuples est moins celle des manufactures et d'un territoire que celle de la matière grise qui constitue le fondement d'une industrie, d'une agriculture ou de services incorporant de plus en plus de savoir et d'intelligence. Notre capital étant devenu immatériel, il est devenu impossible de développer cette économie immatérielle sans s'appuyer sur les réseaux d'échanges. Dans tous les cas, ceux d'entre eux qui sauront le mieux faire cohabiter le « Proxy » et le « Télé », sans les opposer sans cesse, seront culturellement les mieux armés pour pratiquer et développer les échanges d'idées et d'affaires qui s'appuient désormais sur les réseaux électroniques du 21ème siècle.

  Denis Ettighoffer