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N° 28 - Juillet/Août 2002


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  Parmi les modes « higt tech », nous avons inventé la « France en retard ». L'idée consiste à nous assommer de craintes selon lesquels nous sommes tous des ringards (nos entreprises comme notre société) et qu'ailleurs - généralement les Etats-Unis - le bon progrès nous attend au coin du bois. En mai 2001, le service statistiques industrielles du Secrétariat d'Etat à l'Industrie (le SESSI), soulignait que la France creusait un retard important en matière de connections internet avec seulement 6 millions de comptes individuels. Le SESSI confirmait que les français se désintéressaient d'internet, ce qui « fera que la France ne pourra pas combler son retard par rapport à ses principaux partenaires étrangers » concluaient les auteurs de l'étude selon laquelle « seuls 6% des français envisagent de se connecter dans les douze mois suivants » (1). Pourtant un autre organisme d'études, Jupiter MMXI, parle à la même époque, de « démocratisation du net en France », en valorisant le nombre d'internautes français à 8,44 millions en juin 2001. Ce qui représente une croissance de plus 1,6 million (plus 24%) en un mois ! Enfin, en février 2002, cette fois ci, Médiamétrie trouve plus de 16,4 millions d'Internautes en France. Près d'un tiers de la population Internet française (31%) serait désormais connecté à Internet. Fichtre, pour un pays en retard !

  D'ailleurs, c'est quoi un pays en retard !? Rappelons qu'en 1994, 1,2 million de foyers français avaient déjà pris le virage du e.commerce en utilisant le Minitel pour acheter un produit alors que dans la même année seuls 800 000 foyers américains avaient utilisé Internet pour effectuer au moins une transaction marchande (2). Entre 1983 et 1991, cinq millions de terminaux (les Minitels) sont distribués gratuitement dans l'ensemble de la population. Sur une population de 60 millions d'habitants, 15 millions d'utilisateurs réguliers et 20 millions d'utilisateurs occasionnels possèdent un Minitel. Le Minitel était présent dans 80% des entreprises considérées dans leur ensemble. Le chiffre d'affaires généré par le Minitel atteignait environ 12 milliards de francs en 1996 alors que celui l'Internet américain, encore négligeable, était évalué à un milliard de dollars. C'est sur cette couche d'utilisateurs leaders que viendra se greffer le phénomène Internet, longtemps retardé par l'opérateur national campé sur son monopole.

  Et, c'est quoi un pays en avance !? Faut-il rappeler que les statistiques américaines et canadiennes relatives à l'internet leurs sont surtout favorables compte tenu du nombre de migrants équipés (plus de 60%), des immenses étendues des nations considérées et de la multiplication des postes équipant une même famille plutôt que par le nombre de familles équipées. Il convient de se prendre avec précautions des statistiques trop générales. Elles démontrent d'abord une propension à analyser notre société et notre économie sans tenir compte des biais dus aux spécificités locales des pays comparés. Par exemple le SMS, (Short Message Service), les applications Texto sur nos portables sont une spécificité européenne encore peu développée aux USA. Beaucoup de titres de la presse française (mais ce n'est pas la seule) lorsqu'ils s'emparent d'un sujet « high tech », préfèrent aller voir outre-atlantique. Un correspondant local est mis à contribution pour trouver la ou les quelques rares applications mises en chantier chez quelques cobayes plutôt que de faire le moindre effort pour trouver les mêmes applications dans l'espace européen. Premier résultat, ils se font les agents d'une propagande de solutions américaines en ignorant les laboratoires européens tout aussi en pointe dans bien des domaines. Second résultat, ils accréditent l'idée selon laquelle les innovations et les innovateurs sont et doivent être aux Etats-Unis. La réalité est plus contrastée. Un voyage au fond de l'Amérique profonde montrerait qu'encore aujourd'hui on peut attendre plus de quinze jours un paquet express venant d'Europe. Dans le Massachussets, un des Etats les plus riches des Etats-Unis, où se trouvent ses plus prestigieuses écoles, envoyer une télécopie en France est un véritable casse-tête si vous sortez de Boston. Les bureaux de poste ne sont pas équipés comme les agences françaises. Quand à l'Américain moyen - qui ne connaît pas l'ADSL - il ouvre de grands yeux lorsque vous vous étonnez de savoir pourquoi ils ne disposent pas d'un computer branché sur internet : « Mais le téléphone coûte cher ! » répondent-ils. Rappelons aux nigauds qui s'agitent en criant que « Ça presse ! » pour nous précipiter dans un futur qu'ils voudraient inventer à notre place, qu'il existe un bon vieux dicton selon lequel « Tirer sur les feuilles d'un arbre ne le fera pas pousser plus vite ».

Denis Ettighoffer,
Eurotechnopolis Institut

 
(1) : Voir Le Figaro du 21 août 2001
(2) : Les données de cette note viennent du rapport de la Direction de la Science, de la Technologie et de l'Industrie, « L'expérience française du Minitel : leçons pour le commerce électronique ». 20.10.98