USA - RECHERCHE SUR LES TIC :
INVESTIR POUR L'AVENIR
À la demande du Président Clinton, un comité de 24 personnes présidé par Bill Joy (fondateur et directeur scientifique de Sun) comprenant des universitaires (Rice University, Pennsylvanie, Stanford, Berkeley, Carnegie Mellon) et des responsables d'entreprises (AT&T, Cray, IBM, Intel, MCI, Microsoft Research, Pointcast), a réfléchi sur les moyens de relever les défis de l'âge de l'information au 21e siècle. Leurs conclusions présentées dans un rapport remis en février 1999 insistent sur la nécessité d'un effort de R&D vigoureux dans les technologies de l'information et de la communication (TIC) pour réaliser les aspirations des États-Unis, effort qui devrait se concrétiser par une augmentation des aides financières du gouvernement fédéral.

Le rôle nécessaire du gouvernement

Le financement fédéral, depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, a joué un rôle essentiel dans le développement des TIC, en partenariat avec les entreprises et les universités, contribuant au démarrage des travaux qui ont abouti aux outils actuels comme les ordinateurs et Internet. Durant la décennie 1990 les activités des entreprises des TIC se sont modifiées. Elles ont dû affronter une compétition mondiale accrue, remplacer les produits complexes dégageant une forte marge par des produits plus "banals" comme les PC, avec des marges plus faibles et elles ont été obligées par conséquent de baisser la part de leur budget consacrée à la R&D. En même temps, la DARPA (agence de recherche du ministère américain de la Défense), qui finança la plupart des recherches innovatrices dans les années 1980, décida de consacrer près de 90% de ses financements à des projets directement militaires. D'après les calculs du Comité, le domaine des TIC reçoit moins de 5% du budget fédéral de recherche fondamentale.
Les membres du Comité venant de l'industrie ont été unanimes à souligner que le secteur privé ne peut pas assumer la responsabilité des recherches nécessaires : « nous pensons que le gouvernement fédéral doit reprendre et élargir son rôle directeur dans les recherches fondamentales à long terme sur les TIC ». Les TIC forment l'assise de la vie des gens et de la société. Elles transforment les modes de communication, les manières de traiter l'information, les façons d'apprendre, la santé, le commerce, la nature du travail, la conception et la fabrication des objets, la manière de mener les recherches scientifiques, la compréhension de l'environnement et le gouvernement. À chacune de ces transformations correspond une vision d'un futur souhaitable qui sert à déterminer les priorités de recherche.
Quatre domaines sont mis en évidence :

les logiciels

l'infrastructure télématique

le calcul scientifique

les questions socio-économiques
Les logiciels Le logiciel est « la nouvelle infrastructure physique de l'âge de l'information », les États-Unis dépendent de systèmes logiciels gigantesques, « fragiles », fonctionnant mal, bourrés d'erreurs ou trop facilement piratables. La plupart des technologies logicielles actuelles proviennent de recherches menées il y a 15 ans ou plus. Le rapport interpelle le gouvernment américain : « si nous n'investissons pas dans des recherches aujourd'hui, sur quelles idées seront basés les avancées des années 2015 ? »
Trois axes de priorités sont fixés pour les logiciels :
- La fabrication des logiciels : le développement des logiciels n'a pas suivi le développement du matériel, le processus de développement, d'essai et de maintenance d'un logiciel nécessite des approches scientifiques prouvées et standardisées, en particulier des outils d'analyse, de simulation et de tests ainsi qu'une bibliothèque nationale de logiciels réutilisables.
- Les interfaces et interactions homme/machine exigent de comprendre les besoins des utilisateurs ayant peu d'expérience et les ressorts de la facilité d'utilisation d'un logiciel.
- La gestion de l'information, notamment l'intégration des informations non textuelles, le filtrage des informations, l'appréciation de leur qualité, les bibliothèques numériques, la modélisation et la compréhension de la sémantique.
- Une quatrième priorité s'y ajoute : faire de la recherche sur les logiciels une composante de tout projet de recherche lié aux TIC.
L'infrastructure télématique Les membres du Comité reconnaissent la dépendance actuelle des Etats-Unis par rapport à Internet. Les membres du Comité envisagent qu'Internet sera, dans le futur, des milliers de fois plus vaste et plus diversifié qu'aujourd'hui. Il est nécessaire de mener des recherches pour apprendre à construire et à utiliser des systèmes vastes, complexes, hautement fiables et sûrs.
Le rapport dégage trois axes de recherches :
- Le fonctionnement du réseau mondial et de son infrastructure&,nbsp;: les modèles mathématiques permettant de structurer, gérer et planifier la croissance des réseaux téléphoniques ne s'appliquent pas à Internet, il faut donc en développer d'autres, adaptés à la nouvelle génération du WWW.
- Les éléments physiques du réseau : il s'agit d'étudier les supports de transmission ainsi que les conditions de l'extension d'Internet (noeuds, nombre et répartition géographique des utilisateurs, hétérogénéité de l'environnement, des supports de transmission et des terminaux, types de trafic, bandes de fréquences, etc.)
- Les applications à grande échelle et les services associés : en particulier doivent être étudiées la gestion efficace des utilisateurs et des requêtes ainsi que la capacité d'accueillir des serveurs capables de traiter des milliards de demandes par jour.
Le calcul scientifique Un calcul scientifique hautement performant est essentiel pour la recherche scientifique et l'ingénierie. C'est un élément de la sécurité nationale, le gouvernement fédéral représente environ la moitié du marché des supercalculateurs. Les fournisseurs américains subissent actuellement une concurrence sévère sur ce marché.
Un précédent programme fédéral, le High Performance Computing and Communication créé en 1991, a donné de bons résultats en médecine, écologie, météorologie, physique, cosmologie et nombre de domaines industriels. Mais les membres du Comité insistent sur la nécessité de coordonner tous les efforts de recherche dans ce domaine. Des innovations sont nécessaires en matière de logiciels, d'algorithmes, de méthodes de programmation, de composants et d'architecture informatique. Les systèmes parallèles actuels ne sont pas satisfaisants en vitesse de calculs et d'échanges de données pour des applications stratégiques nationales. L'objectif est d'atteindre ou de dépasser les seuils du pétaflop (1015 opérations/ seconde) et de l'exaoctet (1018 octets) d'ici 2010, par un équilibre judicieux entre le matériel et le logiciel qui multiplierait les performances actuelles par un facteur d'au moins 1000.
Recherches socio-économiques Les auteurs du rapport se livrent à un chaleureux plaidoyer pour justifier les recherches socio-économiques : « Aussi difficiles que soient les défis techniques, nous devons garder à l'esprit les grandes questions socio-économiques qui bloquent le chemin vers une société complètement en réseau. Aussi, nous devons compléter notre appel au financement des recherches techniques par un appel au financement de programmes de recherches pour comprendre les effets positifs des TIC sur l'économie, la société, la culture et le système politique, et les amplifier. »
Le rapport énonce quelques constats sur la situation actuelle. Les décisions et les investissements relatifs aux TIC sont effectués sur la base de connaissances incomplètes concernant leurs effets sur la société. Leur utilisation soulève des problèmes nouveaux (intimité personnelle, droit de propriété intellectuelle, signatures numériques). L'accès aux TIC crée un nouveau fossé entre les individus. L'offre de travailleurs de l'information ne satisfait pas la demande actuelle. L'enseignement des TIC n'est pas à la hauteur des défis de l'âge de l'information.
Les recommandations portent sur deux domaines :
(1) L'éducation, la formation et la politique de l'emploi, entre autres la sensibilisation et la participation des femmes et des minorités, l'éducation à tous les niveaux, notamment dans la formation tout au long de la vie et l'utilisation des TIC dans l'éducation.
(2) Les recherches nouvelles à mener : étude des transformation des institutions sociales, du commerce électronique, des groupes et communautés, des barrières à la diffusion des TI, du gouvernement numérique, etc.
BUDGET NÉCESSAIRE
Le Comité recommande d'augmenter de 4,7 milliards de $ les financements sur la période 2000-2004, selon l'échéancier suivant (en millions de $) : |
| Année |
2000 |
2001 |
2002 |
2003 |
2004 |
| Logiciels (1) |
112 |
268 |
376 |
472 |
540 |
| Infrastructures (2) |
60 |
120 |
180 |
240 |
300 |
| Calcul scientifique (3) |
270 |
305 |
350 |
390 |
430 |
| Recherches socio-économiques (4) |
30 |
40 |
70 |
90 |
100 |
| Total |
472 |
733 |
976 |
1192 |
1370 |
(1) L'objectif est de financer 100 000$ par an par directeur de recherche et d'augmenter le nombre de chercheurs.
(2) Mélange de projets de tailles différentes : 20 petits par an (autour de 100 000 $), 4 moyens par an (environ 1 million de $) et 1 gros par an, supérieur à 4 millions de $
(3) Ce financement doit aussi prévoir l'achat de systèmes hautement performants pour les besoins des chercheurs.
(4) Ce champ de recherches devrait représenter 7% du budget sur les 5 ans. |
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Conclusion

Dans ses conclusions, le rapport sélectionne et hiérarchise les pistes de recherche stratégiques les plus prometteuses, valables quel que soit le pays. Les membres du Comité, pourtant majoritairement issus des sciences dites dures, insistent sur la nécessité des recherches en sciences humaines, complémentaires des recherches techniques.
Contrairement à des idées reçues très courantes en France, qui se fait une image caricaturale du libéralisme américain (alors qu'aux États-Unis les libéraux sont de gauche, opposés aux républicains), le gouvernement américain, très actif dans la mise en place du réseau qui préfigura Internet, a toujours soutenu la recherche dans les TIC. Aujourd'hui ce sont les industriels eux-mêmes qui réclament son aide financière pour continuer à anticiper et à préparer l'avenir, comme par le passé, en investissant dans des recherches visionnaires et à haut risque. Que va faire le nouveau Président républicain récemment élu ? Faisons l'hypothèse souhaitable qu'il maintiendra la tradition du soutien des recherches fondamentales, qu'il comprendra l'intérêt stratégique pour le pays de ces investissements et qu'il suivra les recommandations adressées à son prédécesseur. Responsable synthèse : Gérard Blanc,
Eurotechnopolis Institut

